Le verdict est tombé vers deux heures dans la nuit du 19-20 juin. Suite à une audience marathonienne qui a débuté vers 15 h, le tribunal de Première instance de Casablanca a condamné à des peines allant de 2 à 4 ans de prison ferme les trois personnes poursuivies dans l'affaire du désormais tristement célèbre incendie de l'usine «Rosamor», qui avait fait 56 morts et plusieurs blessés parmi les salariés
Le propriétaire de la société de fabrication de matelas a ainsi été condamné à 4 ans de prison ferme, assortis de 1.000 DH d'amende. Son fils, gérant de ladite société, a écopé de 2 ans de prison ferme assortis de la même amende. De son côté, l'ouvrier, poursuivi dans le cadre du même procès «pour incendie involontaire de biens immobiliers et biens meubles causant la mort de plus d'une personne et blessant d'autres», a, quant à lui, été condamné à 4 ans de prison ferme assortis de la même amende. En revanche, le tribunal a acquitté le propriétaire de la société du chef d'inculpation de non-assistance à des personnes en danger. Le propriétaire de la société et son fils étaient poursuivis dans cette affaire pour «absence des conditions et des équipements de sécurité nécessaires à la préservation de la vie des salariés, homicide et blessures involontaires et non-assistance à des personnes en danger».
Selon Saâd Ajiach, l'un des avocats des victimes, cette peine est pour le moins insuffisante, compte tenu des pertes humaines et des dégâts engendrés par la catastrophe. Les avocats, qui ont immédiatement interjeté appel, affirment que les familles des victimes sont très déçues par ce premier verdict.
En effet, avant le début de l'audience, regards fugitifs, mines affaiblies et cœurs toujours foudroyés, les proches des victimes et les rescapés de l'incendie adoptent le même discours: «dénoncer les acteurs du crime et recevoir des indemnités».
Encore affligées par le fait d'avoir soudainement perdu des êtres chers, les familles, ne désirent qu'une chose: «Les fautifs doivent payer». Pour les rescapés de l'incendie, les sentiments se mélangent. Entre la joie de l'avoir échappé belle, et le chagrin d'avoir perdu des collègues, les mots se bousculent toujours dans les bouches, même si l'incident date d'environ deux mois: «Hamdoulillah, nous sommes sains et saufs, mais, profondément attristés par la mort de nos collègues, morts calcinés dans des chambres enflammées. Nous avons vécu un drame qui marquera à jamais nos cœurs et nos mémoires», soulignent-ils unanimement. Du côté des familles des victimes, les mauvais souvenirs sont encore vifs et les récriminations sont plus éloquentes. Le discours de Haja Malika, l'une des plaignantes rejoint celui des autres mères, veuves et autres filles des défunts. «J'ai perdu ma fille qui subvenait aux besoins de notre famille. Maintenant, nous vivons une situation financière insoutenable. Ma famille en souffre terriblement. D'abord suite à la mort tragique de ma jeune fille, et ensuite à cause de la difficulté de la situation financière, dure jour après jour».
Hicham Doumir, quant à lui, commence à peine à se remettre de son choc. Lors du tragique incident, il avait perdu deux sœurs, Hanane (23 ans), Ghizlane (21 ans) ainsi que sa cousine, Imane, âgée de 19 ans. Les trois filles travaillaient depuis un an à Rosamor pour un salaire de 1.000 DH par mois. Hicham affirme qu'il n'est pas prêt à oublier le drame. Son seul réconfort est de voir les accusés jugés. «Je ne souhaite qu'une chose, voir les propriétaires de l'usine condamnés sans merci. Je sais que je suis révoltée contre ce qui vient de se passer, mais c'est dur, très dur d'oublier et de voir partir ses propres sœurs, à fleur de l'âge à cause de la négligence et l'avidité des patrons. C'est tout simplement douloureux», témoigne le jeune homme, attristé.
Rappelons qu'un comité de solidarité et de défense des victimes, regroupant des avocats, des médecins et des militants pour les droits humains, a été créé le 26 avril, suite à l'initiative de l'Association marocaine des droits de l'Homme (AMDH). En effet, le 29 avril, un communiqué qui résume les objectifs du Comité a été diffusé. Il s'agit de soutenir les familles des victimes et de lancer un appel à une enquête transparente et approfondie sur les causes de ce sinistre.
Parallèlement, deux comités ont été créés. Le premier pour défendre les ayants droit des victimes et des blessés de l'incendie. Le second regroupe une dizaine de médecins, souhaitant offrir un soutien psychique et physique aux familles des victimes, aux blessés ainsi qu'aux rescapés. Toujours dans le cadre de l'importance accordée par l'AMDH à cette affaire, l'Association a commémoré le 40e jour (le 4 juin dernier) de l'horrible incident, dont la responsabilité, selon l'AMDH, incombe non seulement au patron mais aux autorités à différents niveaux.
Des activités ont ainsi été organisées par toutes les sections de l'AMDH en partenariat avec les forces défendant les droits des travailleurs (syndicats, ouvriers, organisations des droits humains, organisations de femmes et des jeunes, partis politiques démocratiques…). Ces activités ont eu pour objectif de renforcer la solidarité avec les victimes et leurs familles et de dénoncer les causes de ce drame, notamment, la violation déclarée des droits des travailleurs, de la législation du travail et des stipulations sur l'hygiène et la sécurité.
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Violation des règles
Selon un communiqué du Parquet général, «les investigations menées par la police judiciaire ont montré que
l'incendie est dû à une erreur humaine après qu'un mégot soit tombé sur des produits inflammables. Le grand nombre de victimes de ce sinistre s'explique par un ensemble de violations des dispositions des codes du travail et de l'urbanisme, dont sont responsables le propriétaire et le gérant de la société». De ce fait, le collectif des avocats (au nombre de vingt personnes) représentant les familles des 56 travailleurs tués lors de l'incendie ne cesse de revendiquer des droits d'indemnités et de soulever plusieurs vices de forme, qui pourraient être susceptibles de compromettre les demandes de compensation des familles des victimes.
Par Rajaa Kantaoui | LE MATIN